La Pucelle et l’architecte

Le vert département des Vosges, réputé pour son tourisme anti-stress poursuit une politique convaincue envers le patrimoine rural non protégé. Il connaît une révolution digne de l’imagerie d’Épinal. Jeanne d’Arc et Le Corbusier bouleversent les certitudes : la maison natale de la Pucelle rejette son carcan pour accueillir un centre johannique et la seule usine verte conçue par Corbu risque d’entraver tout développement urbain ambiant.

Premier appelé sur les fronts, l’architecte des bâtiments de France, François Blanc. Ce dernier a ouvert le service départemental de l’architecture et du patrimoine en 1977. Depuis, le nombre des monuments protégés du département a doublé, trois ZPPAUP (Épinal, Vittel et Remiremont) sont à l’étude alors que celles de Plombières-les-Bains, Gérardmer, Raon-l’Étape et Mirecourt sont déjà opérationnelles, deux sites majeurs Grand et Domrémy ont trouvé un vocable public.

Une maison mythique

Dans le contexte conflictuel de la Lorraine et de la Champagne, Jeanne d’Arc s’est trouvée pourvue d’une maison natale dans le bourg de Domrémy. Cet édifice est remonté en 1895 par les soins du département et, devant l’afflux de visiteurs, en 1990, naît l’idée d’un centre consacré à Jeanne, la bonne Lorraine. Le concours est remporté par l’équipe d’Alain Cartignies et Marie-José Canonica, pour une construction d’environ mille deux cents m2 et un coût de douze millions.

Les architectes travaillent sur le plan masse pour reconstituer un ensemble incluant la maison, le ru et la ruelle attenante du bourg. Ils s’inscrivent crûment dans le contexte champêtre, abusant de références lourdes à porter pour le projet. La pureté initiale du dessin se perd dans un jeu de diagonales, la surabondance des matériaux employés et des finitions brutalistes. Dans sa simplicité rurale, le site conduisait à un dépouillement, oblitéré par la trop grande générosité des candidats.

Pour retenir les soixante huit mille visiteurs annuels, qui passent quinze à trente minutes sur le site, le Conseil général a cherché à dévoiler les visages de Jehanne à travers les grands courants fervents et populaires du Moyen-Âge, avant de déboucher sur les interprétations contemporaines. Si le propos reste digne d’intérêt, la réalisation duelle, entre réel et imaginaire, ne sert ni Jeanne d’Arc, ni le jeune bâtiment.

L’architecte des bâtiments de France, le projet aujourd’hui livré, doit affronter la critique. Si la question de la façade de la maison natale (couleur et recomposition) a rejoint le tombeau des vanités, en revanche le problème de l’environnement perdure, triste sort pour un département vert ! La canalisation du cours d’eau ferait fuir toute apparition, tout comme le traitement du sol et le recours au bitume. Quelle est la part de l’architecte des bâtiments de France dans ce chantier touristique ? Ni maître d’œuvre, ni maître d’ouvrage, François Blanc avait pour tâche d’accompagner le projet aux abords d’un monument historique. Dans ce rôle de guide, a-t-il osé se manifester, réduire les risques et susciter des solutions imaginatives. Interrogation subversive qui interpelle le commanditaire, le prescripteur et le bénéficiaire.

L’inclusion du bâtiment d’accueil dans l’enfilade de la ruelle constitue une incontestable réussite dans le respect de l’échelle du bourg. L’intervention d’un paysagiste aurait contribué, par le traitement de l’eau et des plantations, à faire naître l’harmonie entre passé et présent.

Une usine symbolique

Saint-Dié est le lieu d’un affrontement ouvert, triomphe ou mortification pour la seule ville de France qui ait récupéré l’une des deux tours de la Liberté. La ville a également le privilège unique de détenir sur son territoire, la seule usine conçue par Le Corbusier. L’usine, construite en 1948, a été inscrite le 28 décembre 1978, puis classée le 10 mai 1988.

Dans ce quartier arboré, où dominent les villas aisées, le terrain, situé en vis-à-vis de l’usine et à proximité de la cathédrale, a été vendu par la ville pour accueillir un projet immobilier, qui reste d’ailleurs en dessous du COS. L’évêché n’a pas réagi mais le propriétaire de l’usine, filleul de Le Corbusier, a déposé un recours au tribunal pour atteinte à son monument classé. Ce nouveau face à face a ému les supporters de Le Corbusier et l’architecte des bâtiments de France, qui avait entériné le permis de construire, heureux de l’abandon de l’actuel no man’s land au profit de la restructuration du quartier, s’est trouvé pris à partie par la presse régionale et nationale. Cependant, l’usine elle-même se trouve dans un état des plus dégradés, encombrée de verrues. Si les menuiseries en bois ont été, en partie, réparées, à l’identique, par l’architecte en chef des monuments historiques, il y a une dizaine d’années, les couleurs n’ont pas été restaurées et les problèmes d’étanchéité demeurent. Il faut d’ailleurs s’interroger sur l’opportunité d’une telle restauration ponctuelle, alors que le reste des menuiseries est métallique et que le bâtiment crie au secours. Une réhabilitation d’ensemble s’impose, si c’est vraiment l’esprit corbuséen que la famille Duval veut préserver et arrêter d’inutiles querelles de clocher.

Mieux eut valu s’inquiéter de dresser, avec les services déconcentrés de l’État, un
véritable dossier de renaissance de l’édifice et, à partir d’une étude sérieuse, obtenir des subventions d’importance pour retrouver les dispositions et les coloris d’origine. Un projet initial sur l’usine aurait permis d’envisager un projet culturel à l’échelle du quartier.

Véra PROZYNSKA
journaliste

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