Conserver, restaurer, (faire évoluer) les jardins historiques. Genèse et ambiguïtés de la charte de Florence

Le parterre contemporain « en-île » du jardin de Villarceaux, créé en 1991 par le paysagiste Allain Provost. © A. Denoyelle
Le parterre contemporain « en-île » du jardin de Villarceaux, créé en 1991 par le paysagiste Allain Provost. © A. Denoyelle

Le colloque célébrant les quarante ans de la charte de Florence, doctrine de l’intervention sur les jardins historiques, vient d’avoir lieu à Florence. Son ambition : remettre en perspective les principes de la charte au regard des expériences de restauration internationales et réfléchir à son évolution à l’aune des profondes mutations des enjeux des jardins, des paysages, de l’environnement et de nos sociétés1 depuis son adoption en 1982.

Ce texte, fondateur de la reconnaissance des jardins historiques en tant que monuments, a permis d’énoncer des recommandations en matière de conservation et de restauration de ce nouveau patrimoine.

Fruit de nombreux échanges engagés depuis les années 1970 par l’Icomos/IFLA, la charte de Florence se veut suffisamment ouverte pour refléter les différentes postures d’intervention sur les jardins et prendre en compte la complexité du sujet. Cette souplesse, pourtant, entraîne une certaine ambiguïté sur la doctrine établie.

Cet article propose de revenir sur la genèse du texte, ses grands principes et ses contradictions afin de mieux comprendre pourquoi il est envisagé aujourd’hui de le faire évoluer.

Établir une doctrine propre aux jardins

À la fin des années 1960, le sujet des jardins historiques est considéré comme « rétrograde et hors du temps »2 , aucune des institutions des monuments historiques ou du paysage n’y prête attention. C’est le paysagiste belge René Pechère qui amène l’IFLA3 et l’Icomos à s’allier pour travailler sur le sujet après avoir constaté qu’au-delà du caractère éphémère de l’art des jardins, qui le rend particulièrement délicat à conserver, c’est surtout la méconnaissance globale de son histoire et de ses enjeux qui constitue sa principale menace.

Des colloques sont alors organisés afin de partager les expériences internationales en la matière et d’établir une théorie et une pratique de la restauration propre aux jardins4 .

Les trois premiers, en 1971 à Fontainebleau, en 1973 à Grenade et en 1975 à Zeist fondent l’ensemble des questionnements qui vont ensuite structurer la doctrine d’intervention dans les jardins historiques. Les échanges font émerger de multiples préoccupations communes, quels que soient le pays, le style ou l’époque des jardins et révèlent plusieurs choix de partis d’intervention possibles. Deux grandes tendances se dessinent : les créateurs portés par Pechère et pensant les jardins historiques comme des lieux vivants, en perpétuel changement et les adeptes de l’histoire, plutôt tournés vers la restauration d’états anciens disparus.

Si la volonté d’établir une doctrine était un des objectifs majeurs de ces rencontres, le projet met du temps à prendre forme. Les premières réunions préparatoires en vue d’élaborer une charte5 ont lieu en 1980 avec l’idée de soumettre un texte préliminaire aux participants du colloque de Florence en 19816 afin qu’il puisse être débattu.

René Pechère rédige deux propositions, Prolégomènes sur une charte sur les jardins historiques et Éléments d’une charte de Florence sur les jardins historiques qui est une version modifiée du premier. À l’image de ses contributions lors des colloques, il insiste sur l’idée que les jardins historiques nécessitent d’être regardés à la fois en tant que composition, en tant que témoignage historique mais également en tant qu’espace vivant et milite pour que le texte définitif prenne en compte ces différents aspects.

En outre, sous l’égide de l’Icomos, la future charte doit également être conforme à l’esprit de la charte de Venise, texte fondateur de la doctrine d’intervention sur les monuments historiques7 .

La charte de Florence est enregistrée en 1982 et définitivement ratifiée en 1984. L’adoption de ce texte marque la reconnaissance officielle des jardins historiques en tant que monuments, avec leurs caractéristiques et leurs valeurs propres et principalement ce matériau vivant qui les constitue.

Le nouveau dessin des parterres du jardin des Tuileries, créé par Pascal Cribier, Louis Benech et François Roubaud en 1990. © Marie-Hélène Bénetière

Principes fondamentaux de la charte

La charte de Florence pose alors les principes fondamentaux pour comprendre ce patrimoine nouveau, vivant, et pour y intervenir de façon pertinente.

Ses vingt-cinq articles sont répartis en quatre parties « Définitions et Objectifs », « Entretien, Conservation, Restauration, Restitution », « Utilisation » et « Protection légale et administrative ». Le texte cherche ainsi à couvrir l’ensemble des aspects majeurs à considérer : la définition du jardin historique, les questions de conservation et d’intervention, la gestion et la mise en valeur de ce patrimoine. Nous en présentons ici les éléments primordiaux8  :

  • Les premiers articles reconnaissent officiellement le jardin comme un monument, « dont le matériau est principalement végétal donc vivant, et comme tel périssable et renouvelable ». Ils reviennent sur les éléments qui le définissent, qu’ils soient architecturaux, paysagers ou culturels et permettent ainsi de définir précisément la nature de ce patrimoine et de lui donner une valeur à part entière.
  • La filiation du texte avec son aînée pour les monuments historiques est également rappelée. Ainsi « le jardin historique doit être sauvegardé selon l’esprit de la charte de Venise ». Monument vivant, il répond cependant à des « règles spécifiques » qui justifient cette nouvelle charte.
  • Le jardin est le complément inséparable de l’édifice auquel il est lié et indissociable de son environnement direct.
  • Les jardins étant principalement composés de végétal, leur entretien continu est primordial. L’œuvre doit être conservée par des remplacements ponctuels et des renouvellements cycliques « dans une volonté de maintien […] des espèces d’origine ».
  • Toute intervention ne pourra se faire « qu’après une étude approfondie » de l’ensemble des sources documentaires pertinentes, elle devra en outre « respecter l’évolution du jardin concerné » et ne saurait « privilégier une époque aux dépens d’une autre ». Néanmoins, la restitution d’une partie particulièrement dégradée peut être envisagée exceptionnellement à condition d’être « fondée sur une documentation irrécusable », notamment sur « les parties les plus proches d’un édifice afin d’en faire ressortir la cohérence ».
  • Enfin, l’article 17 précise qu’en cas de disparition du jardin ou de manque d’informations précises sur ses états successifs, l’intervention, même si elle s’inspire des formes traditionnelles, « relèverait alors des notions d’évocation ou de création, excluant toute qualification de jardin historique ».

Ambiguïtés et contradictions

Comme mentionné plus haut, deux familles de pensée se détachaient déjà lors des échanges durant les colloques Icomos/IFLA. Il n’est pas étonnant que ces deux orientations aient nourri en conséquence le texte final de la charte comme l’explique Carmen Añon :
« Il est sûr toutefois que lors de la rédaction de la charte, deux tendances s’étaient manifestées : l’une que nous pouvons définir comme plus conservatrice, l’autre plus progressiste ou conceptuelle. Le document final chercha à concilier les deux attitudes en étant suffisamment souple pour permettre une grande liberté d’interprétation en regard de la complexité du thème »9 .

Cette recherche de souplesse semble néanmoins avoir provoqué plusieurs contradictions dans le texte. Ainsi, bien que la charte de Florence prescrive de se référer à la charte de Venise en plusieurs endroits, elle revient pourtant sur ses deux principes majeurs -le respect de toutes les époques et la lisibilité de l’intervention- en offrant la possibilité de la restitution, totalement exclue de son aînée.

Par exemple, l’article 16 de la charte de Florence se réfère dans un premier temps à Venise en spécifiant que les interventions « ne saurai[en]t privilégier une époque aux dépens d’une autre » et la contredit immédiatement en autorisant la restitution, certes exceptionnellement, si la dégradation de certaines parties, notamment proches d’un édifice, et l’accès à une documentation précise le permettent.

De la même manière, cette possibilité de restitution, basée sur les sources historiques, aboutit nécessairement à une « restauration à l’identique » niant de fait l’importance de rendre lisible l’intervention de restauration comme l’explicite très bien l’article 12 de la charte de Venise : « Les éléments destinés à remplacer les parties manquantes doivent [se distinguer] des parties originales, afin que la restauration ne falsifie pas le document d’art et d’histoire »10 .

En outre, et malgré la volonté de concilier les deux tendances -conservatrice et progressiste- dans le texte, on remarque que la possibilité de recours à l’approche conceptuelle est beaucoup moins évidente que l’approche historique dont les modalités -et notamment la restitution- sont précisées en plusieurs endroits. En effet, il n’est jamais réellement fait mention d’une possibilité créatrice dans la charte de Florence. Au contraire, l’article 17 tend à dire que la création ou l’évocation “dans l’esprit de” ne saurait être reconnues comme jardin historique.

La charte de Florence peine donc à prendre position. Elle est tantôt progressiste, par le biais de sa filiation à la charte de Venise, tantôt très conservatrice puisque le seul type d’intervention qu’elle précise vraiment est la restitution. Cette ambiguïté du texte provoque des réserves, spécialement auprès des scientifiques italiens qui rédigent immédiatement une alternative, baptisée “charte italienne”, excluant formellement la restitution et permettant explicitement le recours à la création, dans les limites définies par la charte de Venise et les conclusions du symposium de Budapest (1972) sur l’intégration de l’architecture contemporaine dans les ensembles historiques11 .

Ainsi, la charte de Florence permet de justifier davantage les interventions historiques voire historicistes, et notamment Versailles, que les projets s’inscrivant dans une approche paysagère. De fait, parmi les grands projets de restauration de jardins français de ces trente dernières années, peu peuvent s’y référer directement. Le jardin des Tuileries, celui de Villarceaux ou celui du musée Rodin, par exemple, tous trois issus d’une démarche de projet de paysage prenant autant en compte la valeur de l’histoire que la spatialité particulière du jardin12 , ont pris le parti d’une recréation d’une ou plusieurs parties du jardin. À ce titre, ils n’entrent pas dans les recommandations de la charte de Florence. Cela montre, entre autres choses, la limite du texte.

La restauration en hommage à Rodin dans le jardin du musée Rodin, par Jacques Sgard en 1992. © A. Denoyelle

Avant d’être un monument, un jardin historique est un organisme vivant. De ce fait, au-delà des recommandations de la charte de Florence, le changement rapide des conditions environnementales nous oblige aujourd’hui à revoir certaines de nos pratiques pour permettre aux jardins de continuer à exister. Il faut souhaiter que les conclusions du colloque sur les quarante ans de la charte de Florence prendront en compte ces nouvelles données et qu’elles ouvriront davantage la porte au projet de paysage que le texte initial13 .


Bibliographie

Au sujet de la restauration du patrimoine et des jardins historiques :
Actes de colloques :

  • Actes du Colloque International sur la Conservation et la Restauration des Jardins historiques, organisé par l’Icomos/IFLA, 13-18 septembre 1971, Château de Fontainebleau, France.
  • Actes du Colloque International sur la Protection et la Restauration des Jardins historiques, organisé par l’Icomos/IFLA, 29 octobre - 4 novembre 1973, Grenade, Espagne.
  • Actes du Troisième Colloque International sur la Protection et la Restauration des Jardins Historiques, organisé par l’Icomos/IFLA, 8-13 septembre 1975, Zeist, Pays-Bas.
  • Jardins et Sites Historiques, Icomos, 1993.
  • Quels projets aujourd’hui pour les jardins anciens ? Actes du séminaire de Barbirey-sur-Ouche, 8 et 9 septembre 2003, Ministère de la Culture et de la Communication, 2004.
  • MARCO MARTELLA (dir.), Que deviennent les jardins historiques ? un état des lieux, Silvana Editoriale, 2018

Publications :

  • MARIA ADRIANNA GIUSTI, Restauro dei giardini. Teorie e storia, Alinea, 2004.
    Monumentum, numéro spécial consacré au Colloque de Budapest, « L’intégration de l’architecture contemporaine dans les ensembles historiques », 28-30 juin 1972, vol XI-XII.
  • Monuments Historiques, numéro monographique sur Les Tuileries, n°177, 1991.

Autour du projet de paysage :
JEAN-MARC BESSE, Le paysage et les discours contemporains. Prolégomènes, JEAN-LUC BRISSON (dir.), Le Jardinier, l’Artiste et l’Ingénieur, Besançon, Les Éditions de l’Imprimeur, 2000, p. 71-89.

  • GILLES A. TIBERGHIEN, Forme et Projet, Les Carnets du Paysage, n°12, 2005.
  • PIERRE DONADIEU, Les paysagistes, Actes Sud/ENSP, Arles, 2009.
  • JEAN-MARC BESSE, La nécessité du paysage, Marseille, Éditions Parenthèses, 2018.
  • CHIARA SANTINI et AGNES JUVANON DU VACHAT, Le projet de paysage au service de la valorisation d’un jardin historique, Projets de paysage, 6 - 2011, 20/07/2011.
  1. Texte de l’appel à propositions pour le Colloque international 1981-2021 Jardins Historiques, Expériences, recherches, perspectives à 40 ans des Chartes de Florence, 25-26 nov. 2021, Florence.
  2. PECHERE René, Memorandum sur la naissance et les origines de l’IFLA et du Comité International des jardins historiques Icomos-IFLA, Jardins et Sites Historiques, Icomos, 1993, p. 259-260.
  3. International Federation of Landscape Architects, fondée en 1948 par Sir Geoffrey Jellicoe.
  4. AÑON Carmen, Introduction - Les objectifs principaux du Comité International des Jardins et Sites Historiques, Jardins et Sites Historiques, Icomos., s.l., 1993, p. 25.
  5. AÑON Carmen, Historiographie de la Charte de Florence, Quels projets aujourd’hui pour les jardins anciens ? Actes du séminaire de Barbirey-sur-Ouche, 8 et 9 septembre 2003, Ministère de la Culture et de la Communication, 2004, p. 16.
  6. Colloque de Florence : Conservation et mise en valeur des jardins historiques de petite dimension, 1981.
  7. AÑON Carmen, 2004, Op. Cit., p. 16.
  8. Charte de Florence, 1981, Icomos.
  9. AÑON Carmen, 2004, Op. Cit., p. 17.
  10. Charte de Venise, Icomos, 1964.
  11. DENOYELLE Angèle, Peut-on créer dans les monuments historiques ? Le cas du jardin du Musée Rodin, dans Restauro Archeologico, 1981-2021 Giardini Storici, Esperienze, ricerca, prospettive, a 40 anni dalle Carte di Firenze, t. 1, Firenze University Press, 2021, p. 202.
  12. Dans ses différents aspects : taille et forme de l’espace, limites, végétaux, atmosphère, usages ou références culturelles, BESSE Jean-Marc, La nécessité du paysage, Éditions Parenthèses, p. 61.
  13. Ces conclusions sont en cours d’élaboration.
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