Réinventer le grand boulevard Lille-Roubaix-Tourcoing

Le Grand Boulevard est une voie majeure de la métropole lilloise. Son tracé singulier en forme de Y, inauguré il y a un peu plus d’un siècle, relie les trois principales villes de Lille, Roubaix et Tourcoing.

À la fin du XIXe siècle, la démarche ambitieuse de créer cette nouvelle voie répondait aux préoccupations de l’époque, c’est-à-dire l’hygiène, le besoin de logements, la croissance démographique et la facilité de transport de la main-d’œuvre vers Lille, Roubaix et Tourcoing.

Une démarche oubliée

Trois hommes associèrent leurs compétences pour la création de cette grande artère et ce sont leurs trois visions complémentaires sur un seul et même projet qui en font toute la singularité. Tout d’abord l’influent docteur Théophile Bécour, hygiéniste, rassembla les politiques locales autour du projet. Arthur-Ghislain Stoclet, ingénieur des Ponts et Chaussées, fut à l’origine du fonctionnement du Grand Boulevard. Enfin, le plus célèbre, Alfred Mongy, mit en place l’électrique et détermina précisément le tracé et les stations du tramway qui porte encore son nom aujourd’hui. Cet axe préfigurait le devenir de la future métropole lilloise. Le parcours, d’une longueur totale de quatorze kilomètres cinquante, ponctué de trente-six arrêts de tramways, est agrémenté dès son origine de six mille arbres. Une des nombreuses caractéristiques du Grand Boulevard est la prise en compte des différents moyens de communication de l’époque dans la conception du projet. Cette large artère arborée, inspirée du modèle des parkways, a réussi à cristalliser une urbanisation tout au long de son parcours. C’est précisément dans l’épaisseur de la voie que se dressent les plus beaux exemples d’une architecture éclectique, témoignages d’une production de la première moitié du XXe siècle. L’ampleur du projet lui confère un rôle d’espace public, de lieu d’échange et de mobilité. Or, actuellement, l’utilisation purement routière du Grand Boulevard lui fait perdre ses principales caractéristiques et, de fait, ses principaux atouts. Les acteurs locaux ont oublié de prendre en considération le travail des concepteurs qui avaient trouvé un juste équilibre entre l’extension urbaine, le projet de voirie et l’aménagement paysager lié aux loisirs. Peu à peu, des constructions sont apparues sans réelle réflexion d’ensemble ; quelques enseignes commerciales ou sièges sociaux viennent rompre la continuité du parcours et le bâti se disperse et se retrouve en fond de parcelle pour laisser place au stationnement.

À LIRE:
Le Grand Boulevard, Lille, Roubaix, Tourcoing Jacques Desbarbieux et Hubert Hennart, Éditions Alain Sutton, Saint-Cyr-sur-Loire 2009.
Un axe majeur étudié par les auteurs cent ans après pour en comprendre la nécessité et en mesurer l’évolution. En suivant le trajet du “Mongy” hier et aujourd’hui, cartes postales et photos à l’appui, la démonstration est évidente.

Une redécouverte nécessaire

L’unité du Grand Boulevard est aujourd’hui menacée par l’accumulation d’une multitude de petites interventions locales qui l’ont finalement segmenté. L’exemple le plus marquant est l’apparition, dès les années 1970, de mini-tunnels. Le tracé, alors conçu comme une véritable promenade, à perdu sa vocation d’espace urbain d’échange pour devenir une route nationale au cœur de la métropole: une voie bruyante, polluée, totalement asphyxiée par l’encombrement automobile ou la publicité. Pourtant, la qualité architecturale des façades bordant cette grande avenue, l’éclectisme affiché, la forme urbaine générée et l’omniprésence végétale font de ce Grand Boulevard un élément patrimonial à part entière. Il convient donc de valoriser ses caractéristiques pour préserver son identité. Pour qu’un lieu puisse vivre, il faut que les habitants se l’approprient; le Grand Boulevard était un haut lieu d’échange convoité par ses riverains, une longue promenade ombragée offrant un espace de quiétude aux métropolitains. Il est indispensable de replacer le citadin au cœur de ce territoire. Le Grand Boulevard représente une forme urbaine figée et inachevée. Cependant, le tracé d’origine ayant réussi à former un ensemble majeur pour la métropole, il serait souhaitable qu’il redevienne un lieu de création urbaine et d’innovation, qui ferait de lui un véritable boulevard du XXIe siècle. Enfin, les préoccupations environnementales devraient se situer au centre des débats, or, aujourd’hui, les actions menées ne tentent pas de résoudre les divers problèmes à long terme. Il semblerait donc opportun que l’État, à travers ses services déconcentrés, notamment l’action des architectes et urbanistes de l’État, travaille en corrélation avec la communauté urbaine. En effet, un partenariat pourrait instaurer un outil de gestion adapté et trouver des solutions pour le financement d’un programme d’envergure.

Cette voie centenaire, alors conçue par des ingénieurs, manque d’une réelle vision prospective d’urbaniste. C’est par cette unité d’action et la mise en œuvre d’un projet global, dans tous les domaines et à toutes échelles, que le Grand Boulevard pourra à nouveau embellir la ville.

François BRETON
ABF, STAP du Pas-de-Calais

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