Faire vivre les lieux de culte
Le devenir des édifices religieux est souvent présenté comme une question de reconversion. Souvent au coeur de nos villes et de notre histoire, ces architectures ont toujours été le lieu de l’accueil de tous les publics. La diminution de la pratique cultuelle, le poids croissant de leur entretien pour les collectivités et la fragilité de certains bâtiments conduiraient inexorablement à poser la même question : quel nouvel usage leur trouver ?
Les contributions réunies dans ce dossier invitent à déplacer cette interrogation en mettant en lumière une grande diversité de situations. Beaucoup d’églises demeurent affectées au culte tout en accueillant déjà visiteurs, concerts, expositions ou manifestations. D’autres connaissent des usages plus ponctuels, partagés ou saisonniers. Certaines ont changé de fonction depuis longtemps et portent désormais les traces de plusieurs histoires successives. L’habitation, l’activité économique, culturelle ou sportive peuvent alors contribuer directement à leur entretien et à leur conservation. À l’inverse, sauver un édifice de la disparition ne suffit pas nécessairement à assurer son devenir si aucun usage durable ne lui est trouvé.
Faut-il trouver un nouvel usage aux édifices religieux, ou mieux comprendre comment leurs usages peuvent contribuer à leur transmission ?
Cela suppose d’abord de regarder les édifices eux-mêmes, mais aussi la place qu’ils occupent dans la ville et le territoire. Leurs volumes, leur lumière, leur acoustique et leur matérialité, comme leur implantation, leur parvis et les espaces publics qui les entourent, expliquent qu’ils continuent d’occuper une place singulière, y compris auprès de ceux qui ne les fréquentent pas pour le culte. Ces qualités peuvent devenir le point de départ du projet.
Mais un édifice ne vit pas seul. Propriétaires, affectataires, services de l’État, collectivités, associations, habitants, professionnels du patrimoine et de la culture composent autour de chaque édifice un système d’acteurs dont dépend très concrètement son ouverture.
Reste la question de ce que l’usage fait au monument. Habiter une ancienne église, y installer un théâtre ou une salle d’escalade suppose nécessairement de l’adapter. Ces transformations peuvent contribuer à sa sauvegarde, parfois pendant des décennies, mais elles modifient aussi sa perception et produisent à leur tour une histoire. Les transformations d’aujourd’hui seront peut-être le patrimoine de demain. Il n’existe pourtant aucune nécessité à transformer pour faire usage : selon les situations, l’intervention la plus pertinente peut aussi consister à transformer peu, à expérimenter temporairement ou simplement à rendre possibles des usages que les qualités existantes du lieu permettent déjà.
Les différentes contributions dessinent ainsi un parcours. Il faut d’abord comprendre de qui sont ces édifices, qui en a la responsabilité et dans quel cadre leurs usages peuvent évoluer. Il faut ensuite interroger leur capacité à demeurer ou redevenir des lieux collectifs, ouverts sur la ville et le territoire. Vient alors la question de leur transformation : que devient un monument lorsque de nouveaux usages s’y installent et y inscrivent à leur tour leur histoire ? Et, finalement, que cherchons-nous à conserver : une architecture, un usage, une mémoire, ou peut-être la possibilité même de transformations que nous ne savons pas encore prévoir ?
Des paniers de basket dans la nef ? Dans son Préam’bulles, Julie Guignard expose avec humour une question devenue très sérieuse. Face au coût d’entretien des édifices religieux, à l’évolution de la pratique cultuelle et aux besoins nouveaux des territoires, la tentation est grande de poser le problème en termes simples : quels nouveaux usages installer dans ces architectures ?
Responsabilités et affectation
Le préfet Philippe Chopin ouvre le dossier en replaçant le devenir du patrimoine religieux dans une responsabilité à la fois nationale et territoriale. Face aux besoins considérables de conservation, il appelle l’État, les collectivités, les affectataires et les acteurs locaux à construire ensemble des solutions adaptées, en faisant de la concertation une condition de leur pérennité.
L’abbé Emmanuel Bouchaud apporte le regard indispensable de l’affectataire. L’ouverture à d’autres activités peut être inventive et audacieuse, à condition de comprendre ce pour quoi l’église a été construite et de préserver les conditions nécessaires à l’exercice du culte : l’affectation cultuelle reste ainsi une donnée vivante du projet.
Anne-Violaine Hardel revient sur le cadre juridique de cette affectation et sur les possibilités qu’il laisse à la coexistence de plusieurs usages. Une mise au point essentielle pour comprendre que la diversification des activités n’implique pas nécessairement la désaffectation cultuelle de l’édifice.
L’église comme lieu collectif
Karine de Saint-Maur explore, à partir de l’expérience conduite en Maine-et-Loire, les possibilités d’un “co-usage compatible”. Occupations saisonnières, partage des espaces, concertation entre commune, affectataire et services de l’État : l’usage devient ici le levier d’une réactivation des églises et, au-delà, d’un véritable projet de territoire.
Paul Armand Grether déplace le regard de l’église vers son parvis et le centre-bourg. En reconquérant des espaces publics largement dévolus à l’automobile et en y réintroduisant usages, paysage et convivialité, l’îlot ecclésial peut redevenir le moteur d’une centralité renouvelée et un véritable “bien commun”.
Marc Louail aborde la question de l’ouverture depuis un angle rarement envisagé comme un outil de projet : Ouvrir davantage nos églises : de l’ERP au projet d’usage. De Nevers à Saint-Denis et Sens, jauges, cheminements, sécurité, moyens humains et cahiers des charges d’exploitation montrent comment l’organisation concrète de l’accueil peut aider à définir les usages possibles du monument et à réunir les acteurs capables de les faire vivre.
Transformer, réemployer, resocialiser
Gabriel Turquet de Beauregard propose de revenir à l’architecture elle-même : lumière, volumes, acoustique, silence, monumentalité continuent de produire une expérience singulière bien au-delà de la pratique religieuse. Plutôt que de chercher d’abord une nouvelle fonction, la “resocialisation” pourrait ainsi partir des qualités que ces édifices portent déjà et de leur capacité à accueillir de nouveaux usages.
Alisson Ly-Passieux et Astrid de Largentaye partagent avec nous l’expérience de l’église Saint-Germain à Jeufosse, situé en bord de Seine, hors de la ville, longtemps désaffectée suite à la disparition des transports fluviaux et transformée en logement privé, pour réfléchir sur l’avenir de ce patrimoine modeste et très fragile.
Henri d’Anterroches pousse l’expérience beaucoup plus loin en installant des salles d’escalade dans deux édifices religieux parisiens désaffectés. Loin de constituer de simples enveloppes disponibles, leur hauteur, leur lumière, leur acoustique et les traces de leurs vies antérieures participent directement à l’expérience des pratiquants et à l’identité du nouvel usage.
Jean-Pierre Roze et Fabien Drubigny remontent le temps avec l’ancienne église Saint-Jean de Dijon, dont plus de deux siècles de réemplois racontent une histoire faite d’adaptations, d’hésitations et de transformations successives jusqu’à l’installation du Théâtre de Bourgogne. Après quarante années de théâtre, cet usage a lui-même produit une mémoire du lieu dont les futures interventions devront désormais tenir compte.
Ce que nous choisissons de conserver
Hucen Sleiman prolonge précisément cette interrogation avec la notion de “patrimoine du second usage”. De Fontevraud à Clairvaux et Sarlat, il montre que les transformations liées au réemploi vieillissent elles aussi, acquièrent parfois une valeur propre et obligent, lorsqu’une nouvelle mutation survient, à décider ce qui mérite à son tour d’être conservé.
France Chapron propose de faire de la Fabrique de la flèche un prolongement de la Basilique Saint-Denis, où le chantier devient un lieu de connaissance et de transmission. En rendant visibles les gestes, les outils et les savoir-faire, elle rapproche le public de la fabrication du monument et des métiers du patrimoine. Plus qu’une reconstruction, la Fabrique devient ainsi une véritable enquête historique et un espace de transmission susceptible de faire naître de nouvelles vocations.
Pieterjan Gijs, enfin, déplace la réflexion vers ce qui demeure lorsque les usages disparaissent ou restent encore à inventer. À travers trois œuvres de Gijs Van Vaerenbergh — Reading Between the Lines, Clausura et The Upside Dome —, permanence de la forme, mémoire de l’absence et potentiel inexploité de l’architecture invitent à laisser ouverte la possibilité d’appropriations que nous ne savons pas encore prévoir.
Ce dossier invite autant à maintenir ces édifices comme des lieux vivants qu’à ne pas décider trop vite de ce que doit être leur avenir. Préserver les possibles, c’est une manière d’interroger la transmission : un patrimoine continue d’accumuler des usages, des significations et des mémoires sans qu’une époque puisse prétendre en arrêter définitivement le sens.
Photo de couverture

