Comment intervenir sur un îlot ancien lorsque la dégradation du bâti, l’imbrication foncière et le coût des travaux rendent l’initiative privée presque impossible ? À Saint-Florentin, dans l’Yonne, la transformation de l’îlot du Courquillon s’est construite pendant près de vingt ans, depuis les premières études engagées en 2006 jusqu’à la livraison de l’opération en 2023. Au-delà du résultat architectural, ce temps long permet de lire la fabrication d’un projet patrimonial : diagnostic urbain, choix de ce qui doit être conservé ou supprimé, mobilisation des outils de lutte contre l’habitat indigne, maîtrise foncière, montage financier et dialogue entre acteurs.
Romain Brodard, urbaniste et ingénieur maître Génie civil urbain, est responsable de l’antenne d’Auxerre d’Urbanis. Il accompagne depuis plus de vingt ans les politiques de requalification de l’habitat ancien en Bourgogne et a suivi l’opération du Courquillon à Saint-Florentin depuis ses premières études jusqu’à sa réalisation.
Caroline Randelli-Granier, urbaniste-géographe, est directrice de la filière Aménagement d’Urbanis. Elle accompagne les équipes sur les enjeux liés aux opérations de requalification des centres anciens.
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La réalisation
Faire entrer les usages contemporains dans la trame médiévale
La restauration du bâti ne constitue cependant pas une fin en soi. Pour retrouver durablement des habitants, les immeubles doivent répondre aux conditions contemporaines du logement.
C’est peut-être là que l’opération est la plus intéressante. Le projet ne met pas en concurrence patrimoine et habitabilité : il cherche à faire de la transformation de la structure ancienne le support d’une nouvelle qualité résidentielle.
La réunion de certains immeubles permet de s’affranchir partiellement de l’étroitesse des parcelles. Les accès aux logements sont dissociés des commerces. Les démolitions restituent de l’éclairement et des vues. Le cœur d’îlot retrouve des espaces extérieurs privatifs ou collectifs.
À cette amélioration spatiale s’ajoute un objectif énergétique ambitieux. Avec le soutien du dispositif régional Effilogis1 , la réhabilitation vise un niveau BBC et privilégie des matériaux biosourcés : fibre de bois en toiture, béton de chaux-chanvre dans les murs, menuiseries en bois.
Cette combinaison est particulièrement significative. Le bâti ancien est ainsi envisagé comme un héritage à transmettre autant que comme une ressource à adapter. La conservation des structures existantes, le réemploi de la ville déjà construite, l’amélioration thermique et la restitution de sols plus perméables participent d’une même logique de transformation.
Le cœur d’îlot en donne l’expression la plus visible. Là où s’accumulaient réserves inutilisées et constructions annexes apparaissent désormais jardins, espaces collectifs, locaux communs et stationnements. La venelle du Courquillon est maintenue comme passage public. Sans prétendre restituer un état historique, l’opération retrouve ainsi une qualité fondamentale du tissu ancien : l’articulation entre le bâti dense des rues et les respirations de l’intérieur des parcelles.
Livrée en 2023, elle permet finalement la création de dix-sept logements sociaux et six cellules commerciales, dans un ensemble dont la transformation avait été imaginée près de vingt ans auparavant.




Le retour d’expérience
Le patrimoine comme méthode de projet
Avec le recul, le Courquillon raconte aussi l’évolution des pratiques professionnelles.
Les premières études de Saint-Florentin précèdent la structuration, au sein d’Urbanis, d’une expertise spécifiquement consacrée au patrimoine. L’analyse du Courquillon s’est ainsi construite de manière plus empirique, à partir de l’observation du bâti, de l’expérience des centres anciens et du dialogue avec les spécialistes mobilisés autour du projet.
Cette expérience a contribué à faire évoluer la méthode. Urbanis s’est depuis doté de compétences spécifiques en architecture du patrimoine et associe précocement les acteurs chargés de sa protection. D’autres opérations, à Auxonne, Joigny, Cahors ou Tréguier, ont permis d’approfondir cette démarche.
L’enseignement est moins celui d’une méthode reproductible à l’identique que celui d’une posture : plus le patrimoine est intégré tôt dans la fabrication du projet, moins il risque d’apparaître, au moment du passage à l’acte, comme une contrainte extérieure venant remettre en cause une opération déjà construite.
Le rôle de l’ingénierie est alors aussi celui d’un intermédiaire. Lors de nos échanges, Urbanis définissait cette fonction comme celle d’un espace de discussion entre les exigences patrimoniales, les objectifs de la collectivité et les contraintes de l’opérateur appelé à réaliser le projet.
À cette articulation des compétences s’ajoute un autre facteur déterminant : la stabilité des acteurs. Le chef de projet de la Ville et celui d’Urbanis ont accompagné l’opération depuis les premières études jusqu’à sa livraison ; le même maître d’œuvre est par ailleurs intervenu sur les deux phases du projet. Dans une opération conduite sur près de vingt ans, cette continuité a constitué un véritable gage de réussite.
C’est probablement là que réside l’intérêt principal du Courquillon comme cas d’école. Sa réussite ne tient ni à un outil unique, ni à une doctrine architecturale prédéterminée. Elle résulte de la capacité à faire converger, pendant près de vingt ans, des politiques publiques, des financements, une maîtrise foncière, une lecture patrimoniale, une maîtrise d’œuvre et une volonté locale suffisamment continues pour conduire l’opération jusqu’à son terme.
Urbanis
Créé en 1979, Urbanis est un opérateur spécialisé dans l’amélioration de l’habitat privé et la requalification des quartiers anciens. Implanté dans douze régions, il intervient auprès des collectivités dans la conception et la mise en œuvre de leurs politiques de l’habitat et du renouvellement urbain.






Transformer plutôt que remplacer

À l’heure où les politiques de revitalisation des petites villes cherchent à concilier sobriété foncière, adaptation climatique, qualité du logement et préservation du patrimoine, le Courquillon prend ainsi une portée qui dépasse Saint-Florentin.
Le Courquillon a depuis acquis une dimension démonstratrice : présenté dans plusieurs publications et rencontres professionnelles, régulièrement visité par des élus et des acteurs de l’aménagement, il est devenu un support de retour d’expérience sur l’intervention en centre ancien.
L’opération montre qu’un parcellaire médiéval, des immeubles en pans de bois et un tissu commercial ancien ne condamnent pas nécessairement un centre-ville à devenir un décor ou, à l’inverse, à être profondément déstructuré pour retrouver des usages contemporains.
Mais elle montre également que la conservation ne va pas de soi. Elle demande de pouvoir intervenir sur le foncier, démolir certaines adjonctions, restructurer des immeubles, mobiliser des financements publics importants et accepter une temporalité qui dépasse largement celle d’un mandat ou d’une opération immobilière ordinaire.
La ville résiliente est peut-être aussi celle-là : une ville capable de transformer profondément ce qu’elle possède déjà, plutôt que de considérer l’existant comme l’obstacle à partir duquel il faudrait reconstruire.
À Saint-Florentin, le Courquillon ne démontre donc pas seulement qu’il est possible de conserver un ensemble ancien. Il montre ce qu’il faut mettre en mouvement pour qu’un patrimoine continue à être habité.
Publications :
Cahier de l’Anah n°140 - 2013
Guide intervention quartiers anciens
Guide ACV de reconquête des îlots anciens dégradés - Direction de l’Habitat, de l’Urbanisme et des Paysages (DHUP / DGALN) - 2020
“Retour d’Expérience” - Banque des Territoires - 2015 et 2025
Magazine de l’AMF des maires et présidents d’intercommunalité - 2025
Petites villes et ruralité : les Hlm apportent des solutions - USH 2023
Saint-Florentin : une opération de réhabilitation inédite - Anah - 2024
Événements/Rencontres
Formation CNFPT : Inset Angers 2013
Ateliers de l’Anah du 17 octobre 2013
L’intervention de l’Anah dans la lutte contre l’habitat indigne - DREAL Occitanie -2013
Colloque Sites & Cités - Langres (2018)
Réunion DREAL Petites Villes de Demain
Conférence départementale « Nos centres villes et leur devenir” - DDT89 - 2018
Atelier du CAUE 33 pour élus de Gironde 18 novembre 2022
Visite avec des Maires du Loiret organisé par le Sénateur Jean Baptiste Lemoyne







- Dispositif Effilogis “Logements sociaux” de la Région Bourgogne Franche Comté - https://www.effilogis.fr/ ↩
