Remettre l’architecte au centre du projet d’aménagement. Pourquoi la sortie du film L’Inconnu de la Grande Arche de Stéphane Demoustier, est à saluer ?
À la découverte de L’Inconnu de la Grande Arche, on peut se réjouir qu’une épopée architecturale fasse enfin l’objet d’un film de fiction. Sans le travail de recherche méticuleux de Laurence Cossé et la publication de son roman La Grande Arche en 2016, la figure de l’architecte danois Johan Otto von Spreckelsen, auteur de l’Arche de la Défense inaugurée à la fin des années 1980, aurait-elle pu être aussi puissamment mise en avant ? Cette remise en valeur tombe à pic dans un contexte où la place de l’architecte dans l’aménagement ne semble plus si évidente.
Nous ne sommes plus à l’heure des grands projets d’État des années Mitterrand, ni même à celle de la construction de masse des années post-Covid. Dans ce nouveau paysage de l’aménagement, l’utilité et la nécessité mêmes des architectes ne sont plus des évidences pour tout un chacun. Il ne semble pas exagéré d’écrire que la culture architecturale générale est insuffisante et peu de monde est conscient que dessiner et penser l’espace est un métier. Ainsi, la défiance vis-à-vis de l’architecte est révélatrice de la méconnaissance du grand public de l’architecture.
En élevant au rang de ressort cinématographique le projet d’aménagement, ses temporalités et ses acteurs (maîtrise d’œuvre, maîtrise d’ouvrage et politiques), Stéphane Demoustier donne à voir l’architecture et la place complexe des architectes, auteurs d’un objet qui leur échappe petit à petit pour finir par appartenir à l’imaginaire collectif.
L’histoire rocambolesque de la construction de l’Arche de la Défense
Si Johan Otto von Spreckelsen et son “cube” n’entrent en scène qu’en 1982, l’élaboration de la Tête Défense a déjà connu de nombreuses versions et vicissitudes : programmes flous, positions variables du projet au sein de la Défense, succession d’architectes de renom (dont Pei et Aillaud) sous différents présidents de la république (Pompidou, Giscard d’Estaing), maîtrises d’ouvrages multiples… Il a fallu attendre l’élection de François Mitterrand et la constitution du “groupe des quatre” (dont font partie Robert Lion et Jack Lang) pour que soit lancé un concours international d’architecture. Au programme, un centre international de la communication (futur et bref CICOM), dont personne ou presque, il faut le reconnaître, ne sait expliquer le principe. Quatre cent vingt-quatre offres sont remises et anonymisées. À la surprise générale, le gagnant est un architecte inconnu, professeur d’architecture à l’école des Beaux-Arts au Danemark, ayant construit en tout et pour tout sa maison et quatre églises. Il s’appelle Johan Otto von Spreckelsen et il ne verra jamais son “cube” inauguré comme prévu en 1989 pour le bicentenaire de la Révolution française. Méconnaissant les rouages de l’administration française, mais aussi ceux des projets d’une telle ampleur, l’architecte, broyé par la machine des grands projets mitterandiens, s’est retiré de l’histoire lorsqu’il n’a plus reconnu le “projet de sa vie”.
L’Inconnu de la Grande Arche : la nostalgie d’une époque
La majorité des personnages du film est peu connue du grand public, à l’instar de Spreckelsen ou Subilon (mélange de Jean-Louis Subileau et Robert Lion, respectivement directeur et président de la SEM Tête Défense). Paradoxalement représenté de manière pataude et bon enfant, François Mitterand règne au milieu des salons de l’Élysée, approuvant maquettes et échantillons de marbre présentés par l’architecte, qui l’invite à s’accroupir pour mieux prendre conscience de la perspective de l’axe historique vers l’Arche, ou à contempler au petit jour la simulation du toit de la future réalisation au milieu des voitures sur les Champs-Élysées. Protégé par le Président, tels les Premiers architectes du Roi au XVIIe siècle, Spreckelsen semble oublier qu’une commande publique en France ne dépend pas seulement du bon vouloir du chef de l’État, mais aussi de la maîtrise d’ouvrage en charge du projet, en l’occurrence, Subilon, interprété par Xavier Dolan, exaspéré des caprices de l’artiste, pourtant de son côté et prêt à le servir, croyant foncièrement au projet qu’il a défendu auprès du Président lors du concours.

L’intérêt et le temps consacrés au projet par Mitterand rappellent l’importance donnée à la culture au cours des années 1980 et celle des grands projets d’architecture dans le rayonnement de la culture française à l’international, faisant de l’architecture un monument.
Deux visions de l’architecte : l’architecte-artiste et l’architecte-ingénieur
Lors de la conférence de presse présentant l’architecte lauréat du concours Tête Défense, les journalistes rient ouvertement de la naïveté, de la quasi-inexpérience et de l’idée de pureté du dessin architectural de Spreckelsen. En effet, si les architectes français viennent des Beaux-Arts, les grandes figures de l’architecture de ces années-là, sont également des ingénieurs habitués à construire des aéroports, comme Paul Andreu à qui sera associé Spreckelsen pour mener à bien le projet de la Défense.
La représentation du couple maître d’œuvre et “maître d’œuvre de réalisation”, fonction créée pour Paul Andreu et sur demande de Spreckelsen, est l’une des richesses de ce film qui repose l’éternelle question des compétences entre architectes et ingénieurs, entre art et technique dans l’architecture.
Spreckelsen représente l’architecte-artiste par excellence, amoureux de la forme, de la représentation, de la pureté des matériaux, et qui ne veut pas entendre les contraintes techniques et économiques qui lui sont opposées par Andreu et Subilon. La très belle scène du choix du marbre à Carrare est l’expression de l’idéal pensé par Spreckelsen : ce n’est pas lui qui trouve le marbre qu’il recherchait, mais c’est le marbre, sa perfection et sa légende, qui le trouvent. Il n’est pas étonnant, qu’en comparaison, il qualifie les architectes français d’inhibés. Loin de la récente représentation grandiloquente de l’architecte visionnaire et de son mécène richissime du film The Brutalist de Brady Corbet, qui mélangeait grande histoire, traumatismes personnels et architecture, Stéphane Demoustier revient à l’essentiel. Il montre le marbre comme un matériau de l’architecture, certes sensuel, mais qui doit assurer un usage au-delà de ses qualités esthétiques. Andreu ne tarde pas d’ailleurs à rappeler les qualités techniques que cela exige. Voici donc la deuxième catégorie d’architecte : l’architecte-ingénieur qui calcule avec des ordinateurs et pense la technique pour servir la forme, au risque de devoir modifier cette dernière.

Loin d’opposer les deux personnages, et sans prendre parti pour l’un ou pour l’autre, le film montre leur exemplaire complémentarité pourtant mal vécue par Spreckelsen, dépassé par la démesure du projet à laquelle il n’était pas préparé. Il est évident que les deux visions des architectes comptent : l’esthétique et la pureté du dessin de Spreckelsen qui ont une force incroyable et qui ont convaincu détracteurs et défenseurs du projet de Tête Défense sur l’axe historique des Tuileries à l’Arche, et les moyens techniques pour obtenir cette forme.
La force et l’évidence du “cube” n’ont jamais été remises en question, mais la cohabitation en 1986 et la nécessité de restreindre les dépenses publiques ont eu raison des convictions de Spreckelsen qui abandonne le projet en cours de chantier, laissant Andreu et Subilon terminer ce qu’ils avaient commencé ensemble, tous convaincus du bien-fondé de leur entreprise. Et ils avaient raison.
Au-delà de la figure de l’architecte, quelle postérité pour les œuvres architecturales ?
La dernière partie du film consacrée au départ de Spreckelsen, à la fin de sa vie et à sa mort, intimement liée au cataclysme vécu en France par le Danois, pose la question de la postérité des œuvres architecturales.

En effet, Spreckelsen avait négocié une clause inédite dans son contrat concernant ses droits futurs sur les images de l’Arche terminée. Il explique dans un premier temps à sa femme, qui aurait eu l’idée de cette clause de conservation du droit à l’image, qu’une fois construit, le “cube” appartiendra à tout le monde dans la ville et le paysage. Spreckelsen a malgré tout négocié et il a obtenu son droit à l’image. Résultat ? Sa descendance défend cette image à corps perdu et a interdit la représentation de l’Arche terminée dans le film. Il est compréhensible que la famille de Spreckelsen ne porte pas la France et les Français dans leurs cœurs après les aventures de leur mari et père entre 1982 et 1986, mais il n’en reste pas moins que l’image de cette Arche, même si sa réalisation diffère du dessin initial de Spreckelsen, est devenue un monument admiré et dont l’image mérite d’être diffusée.

Lors d’une présentation du film en avant-première fin octobre 2025 à la Cité de l’architecture et du patrimoine, Laurence Cossé confiait avoir voulu intituler son roman Mort d’un architecte et que son éditeur s’y était opposé, préférant le plus consensuel La Grande Arche. Cela est révélateur de la place laissée aux architectes, notamment ceux qui sont restés dans l’ombre contrairement aux Starchitectes plus connus que leurs réalisations. Pourtant, cela aurait été fort, pour une fois, de replacer l’architecte de cet immense projet au centre de l’histoire et de rappeler que ces architectes sont également des hommes prêts à beaucoup pour défendre leurs idées et pensées de l’architecture. Stéphane Demoustier rattrape cela en faisant de Spreckelsen le personnage principal de son film.
Filmographie :
DEMOUSTIER, S. (2025). L’Inconnu de la Grande Arche. Ex Nihilo.
Bibliographie :
CHASLIN, F., PICON-LEFEBVRE, V. (1989). La Grande Arche de la Défense. Electa Moniteur.
COSSE, L. (2016). La Grande Arche. Gallimard.
