Le départ prévu de l’ONERA 1 entre 2025 et 2027 du site Chalais-Meudon donne l’occasion d’anticiper la mutation de presque seize hectares de foncier en bordure du domaine national et de la forêt domaniale. Il s’agit pour l’État, propriétaire du site, de valoriser son foncier tout en répondant au besoin de création de logements en Île-de-France, mais aussi de préserver ses qualités patrimoniales, paysagères et environnementales. La démarche de projet en cours rassemble de nombreux acteurs, avec l’État comme donneur d’ordre et Grand Paris Aménagement (GPA) au pilotage des études pour la création d’une zone d’aménagement concertée (ZAC). Ce projet illustre le besoin d’anticiper l’impact des mutations urbaines sur les espaces patrimoniaux, car ceux-ci sont de plus en plus mis sous pression vis-à-vis des enjeux environnementaux et des contraintes économiques.

Un site exceptionnel entre forêt et ville

Le site Chalais-Meudon faisait partie du domaine royal de Meudon jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Aujourd’hui, il s’insère dans le site inscrit du bois de Meudon et Viroflay et à côté du domaine national de Meudon. Il comprend une multitude de bâtiments correspondant à la période de développement de l’aérostatique et l’aéronautique à Meudon (1877-1952), mais il reste largement boisé. Il convient de distinguer notamment la grande soufflerie, monument historique classé, qui était destinée à l’essai d’avions en taille réelle. Cet ensemble architectural remarquable reflète la grandeur de l’activité aéronautique passée et c’est aussi un exploit au niveau technique parce qu’elle est construite en voiles béton de sept centimètres d’épaisseur. Trois monuments historiques inscrits et plusieurs autres bâtiments à caractère patrimonial se déploient discrètement dans cet ancien site industriel niché au fond du vallon de Meudon.
L’ensemble du site est couvert par les abords de ces monuments historiques et par ceux du domaine national.

Nous sommes face à un site exceptionnel, qui fait trait d’union entre la ville et la forêt, et qui porte une double histoire, celle du domaine royal et celle du développement de l’aérostatique et l’aéronautique. Les vues sont au cœur de cet ensemble paysager, grâce au relief et à la grande perspective, cet axe paysager de trois kilomètres et demi conçu par André Le Nôtre au XVIIe siècle, qui constitue d’ailleurs l’une de ses créations les plus remarquables.
Le point d’observation le plus visité de la grande perspective du domaine national de Meudon, celui de la terrasse de l’observatoire, offre une vue panoramique comprenant le site Chalais-Meudon. Cependant, ce dernier n’est actuellement que très peu visible en raison d’un boisement qui cache les aménagements (opérés depuis le XIXe siècle) ayant altéré cet axe paysager majeur.

Un projet urbain qualitatif, mais plusieurs incertitudes
Le projet de ZAC Chalais-Meudon est présenté comme l’aménagement d’un futur quartier-parc avec une relative mixité de fonctions, mais à dominante habitat (six cents logements projetés). En parallèle, un appel à projet est lancé pour la réaffectation de la grande soufflerie et les études en vue de la reconstitution de la grande perspective du domaine national sont en cours.

Les études réalisées en vue de la création de la ZAC sont de grande qualité. Elles posent les bases de réflexion autour d’un certain nombre d’intentions qui vont dans le sens de la mise en valeur des qualités intrinsèques du site. Ces études sont pilotées par Claire Schorter (agence LAQ), prix de l’urbanisme 2024.

Le projet partagé et pré-validé à l’heure actuelle tire parti des qualités du site et il vient insérer les nouveaux bâtiments dans le même esprit que ceux de l’ensemble industriel, c’est à dire en créant des sous-ensembles et en préservant les espaces verts. Cinq grands invariants sont posés pour le futur aménagement :
• La traversée du site grâce à des cheminements réservés aux modes de déplacements actifs, permettant ainsi la liaison depuis la grande perspective et le quartier d’Arthelon vers l’étang de Chalais et la forêt de Meudon.
• La préservation et la valorisation des qualités environnementales, à travers le respect de la zone N du PLUi (zone naturelle), du patrimoine arboré existant (des arbres remarquables repérés au PLUi, des arbres à cavités), des zones d’habitat pour le crapaud commun, de la zone humide existante.
• La préservation de certaines vues, espaces et zones de dégagement afin de donner à voir les marqueurs patrimoniaux. Les vues identifiées sont notamment en rapport avec les grandes façades sud et nord de la grande soufflerie. Un cône de dégagement est proposé pour valoriser la façade sud de la grande soufflerie. L’espace nord-ouest du site, autour des bâtiments A et B (inscrits MH), est voué à être conservé en tant qu’ensemble patrimonial arboré, témoin du parc de Chalais. Les anciens murs de l’enclos du parc de Chalais ont été répertoriés et devraient être partiellement conservés.
• Le maintien de l’urbanité des “grappes” existantes constituées par les groupements des bâtiments en sous-secteurs. L’étude met en évidence cette qualité de la composition entre pleins et vides du site industriel existant, qui le place à l’échelle humaine et lui confère une certaine urbanité.
• La diversité programmatique voulue pour en faire un quartier vivant. À part l’offre de logements, la programmation du quartier prévoit un équipement scolaire, une polarité de quartier et un programme métropolitain (au sein de la grande soufflerie).

Cependant, il y a un risque d’abandon de certaines intentions qualitatives, les contraintes économiques de l’opération prenant le dessus. Au cours de la démarche de projet, plusieurs revirements de situations ont été observés : augmentation du nombre de logements projetés, intention de conservation, puis penchant vers la démolition de certains bâtiments, externalisation des équipements sportifs auparavant imaginés sur place, l’abandon de l’ambition de mise à ciel ouvert du ru d’Arthelon (qui traverse le site), entre autres. Une certaine stabilisation du programme devra s’opérer dans les mois à venir.
Par ailleurs, les articulations avec les projets de la grande perspective et la grande soufflerie sont indispensables, mais l’avancement de ces projets ne permet pas aujourd’hui de mesurer leur impact sur le projet de ZAC et vice-versa.
Une autre difficulté est la réaffectation des monuments historiques inscrits car il n’y a rien d’envisagé pour l’instant.
Une mutation urbaine comprenant des enjeux de différent ordre
La démarche de projet en cours laisse transparaître trois familles d’enjeux portés par les différents acteurs impliqués : la valorisation de l’immobilier de l’État, la stratégie territoriale et de projet urbain, la mise en valeur des patrimoines.
Dans le cadre du déclassement et la cession foncière du site Chalais-Meudon, le premier enjeu pour l’État est de pouvoir financer le regroupement de l’ONERA à Palaiseau et d’assurer l’équilibre de l’opération d’aménagement.
En matière de stratégie territoriale et de projet urbain, la problématique de production de logements en Île-de-France est en première ligne car les objectifs fixés par le Schéma directeur de la région Île-de-France (SDRIF) ne sont pas atteints à Meudon. Certains aspects qualitatifs sont aussi considérés à ce niveau, comme par exemple, la mixité des fonctions, la réouverture du site vers son environnement proche, l’acceptabilité du projet, car les habitants de Meudon sont très engagés et portent une attention particulière à la mise en œuvre de ce type de projet, et les articulations nécessaires pour réussir un projet urbain qualitatif.
Pour la mise en valeur du patrimoine, il y a en premier lieu l’enjeu de la préservation du caractère du site. Ensuite, l’affirmation de la cohérence globale de l’ensemble paysager, naturel et patrimonial, y compris les liens avec la forêt et le domaine national, et bien sûr, le besoin de réaffecter les monuments historiques, car in fine, c’est le seul moyen pour pouvoir les conserver à terme.
La prise en compte de ces enjeux devrait amener à la définition et à la mise en œuvre d’un projet qualitatif, durable et viable. Néanmoins, l’équilibre entre eux semble difficile à trouver. Dans un contexte de forte pression foncière et de crise budgétaire au sein de l’État, les enjeux de la mise en valeur des patrimoines peinent à suivre la course contre la montre de l’aménagement stratégique, créateur de richesse. Malheureusement, la définition des projets comprenant la réhabilitation, la restauration et le changement de destination du bâti existant s’avère toujours plus complexe et coûteuse en matière d’investissement, et les retombées positives sont davantage d’ordre qualitatif ou sur le temps long. Cette situation est encore plus délicate pour les aménagements paysagers historiques, comme c’est le cas du projet de reconstitution de la grande perspective, pour lequel aucun montage économique n’est prévu pour l’instant.
Le rôle prépondérant de conseil de l’ABF
L’architecte des bâtiments de France est amené à terme à instruire les dossiers concernant les futurs aménagements du quartier Chalais-Meudon, à plusieurs titres. Il devra donner son accord ou refuser les démolitions (site inscrit) et toute nouvelle construction, changement de l’existant ou aménagement des espaces (abords des monuments historiques).
Toutefois, dans le contexte de définition du projet et de démarche multipartenariale, l’accompagnement de l’ABF s’inscrit dans son rôle de conseil et de promotion d’un urbanisme et d’une architecture de qualité. Il se trouve au croisement de plusieurs aspects et postures, en devant s’insérer dans l’écosystème du projet.
L’ABF se trouve dans une position à fort enjeu d’influence auprès des acteurs pour faire passer et porter des messages qu’il ne pourra pas porter tout seul. Dans un écosystème de projet où l’État, maître d’ouvrage, est le premier à vouloir voir son foncier valorisé d’un point de vue économique, la voix de l’ABF, bien qu’attendue et entendue, ne dicte pas la règle, mais apporte un point de vue en tant que chef d’UDAP. Le dialogue, la co-construction et la négociation sont les maîtres mots de la démarche de projet. Le suivi de la démarche mobilise non seulement l’expertise de l’ABF en matière de préservation du patrimoine et de qualité architecturale et urbaine, mais un bon nombre de compétences et de qualités personnelles.
L’ABF doit maintenir une posture d’écoute et d’ouverture, sans pour autant laisser d’ambiguïté par rapport à sa position. Il doit cultiver le dialogue, travailler en réseau et chercher des alliances pour défendre certains points transversaux et/ou interministériels. Dans ce sens et dans le contexte du site inscrit, un travail conjoint avec l’inspection de sites semble indispensable pour développer des arguments en faveur de la préservation du caractère du site. L’ABF peut être aussi force de proposition, notamment en lien avec la Conservation régionale des monuments historiques (CRMH) et vis-à-vis de son rôle de conservateur du domaine national, afin de contribuer à l’avancement du projet de reconstitution de la grande perspective.
Pour finir, l’ABF a aussi le devoir d’alerter les décideurs par rapport aux conditions nécessaires pour la réussite du projet dans le respect des protections patrimoniales qui s’y appliquent, sachant que celles-ci (abords MH et site inscrit) sont celles qui lui laissent un grand “pouvoir” d’appréciation.

L’urbanisme de projet à l’épreuve
La démarche de projet multipartenarial pour le réaménagement du site Chalais-Meudon montre des avantages et des limites. D’un côté, ce type de processus donne l’opportunité de co-construire ce projet urbain structurant en intégrant l’ensemble des enjeux environnementaux, territoriaux, urbanistiques, paysagers et architecturaux. De l’autre, il se confronte à une différence sensible des moyens mobilisables par chaque acteur et au poids de valeur prépondérante donnée à certains arguments qui sont à l’origine du projet.
Dans le cas du projet de quartier-parc à Chalais-Meudon, c’est précisément le point de genèse de la mutation envisagée qui a préfiguré une commande avec des attentes trop importantes en matière du coût du foncier à céder par l’État et une faible appréhension du potentiel impact du projet sur le site et son environnement proche. Cette situation montre le besoin d’anticiper au maximum les mutations urbaines et de préparer le terrain bien en amont de l’arrivée des projets. Elle révèle aussi le besoin de sensibiliser davantage les services et opérateurs de l’État à l’intégration des enjeux de qualité urbaine, architecturale et paysagère dans leurs projets immobiliers et d’aménagement.
Les articulations interministérielles sont indispensables pour le bon déroulement de ce type de démarche de projet, car ce dernier se trouve au croisement de plusieurs politiques de l’État. Néanmoins, ces articulations sont parfois difficiles à mettre en œuvre : les logiques sectorielles prennent souvent le dessus et le manque d’une culture de projet commune se fait sentir. À cela s’ajoute un manque de moyens humains constaté pour ce qui concerne les services déconcentrés du ministère de la Culture et le caractère chronophage de ce type de démarche.
