Les IA peuvent-elles inventer, faire des pas de côté, aider à mieux faire la ville ? Quels seraient les changements et évolutions des IA en ce qui concerne l’urbain, quels impacts, fausses croyances et dangers, puis quelles pistes pour s’en emparer à bon escient ? Faut-il leur faire confiance aveuglément ? Ou s’en emparer et comment ? Comment inventer leurs usages au service des enjeux socio-écolo-urbains ? Si elles sont un enjeu de transformation des métiers et véhiculent des choix civiques, elles ouvrent autant de perspectives que d’interrogations conceptuelles, éthiques et pratiques.
Cet article présente une synthèse d’une rencontre L’intelligence artificielle, promesses, leviers et limites pour l’urbain, conçue, organisée et animée par Ariella Masboungi le 5 décembre 2025, dans le cadre d’un 5 à 7 du Club ville aménagement.
Intervenants : Étienne Riot, chercheur en urbanisme, fondateur de Rock, bureau de conseil
et de recherche en stratégie urbaine ; Antoine Picon, enseignant et chercheur à Harvard ; Cécile Diguet, urbaniste.
Compte rendu intégral de la séance, interviews et vidéos sur le site Club Ville Aménagement
Entre rêves et limites, comment se situer ? Les IA sont-elles les nouveaux habits d’une smart-city 2.0 aujourd’hui dépassée ? Elles semblent surtout être un enjeu de transformation des métiers et véhiculent des choix civiques dont il faut être conscient alerte Étienne Riot, urbaniste et chercheur !
Les IA puisent leurs origines dès le XIXe siècle selon Antoine Picon, ouvrent autant de perspectives que d’interrogations conceptuelles, éthiques et pratiques. Subir les IA ou inventer leurs usages au service des enjeux socio-écolo-urbains ? Tel est le défi. Si nous ne nous en emparons pas, nous risquons d’en subir les conséquences.
En effet les IA, dont les données font souvent l’objet de biais et d’erreurs, reproduisent sans doute un passé à dépasser. Elles sont gravement genrées au détriment de la gent féminine et peuvent encore aggraver l’invisibilité des femmes, leur faible présence en tant que managers de start up, mais aussi en tant qu’autrices. À cet égard et pour nombre de raisons, elles ne peuvent être ignorées car elles sont subies consciemment ou inconsciemment alors qu’il serait opportun de les interroger à cet égard pour répondre aux défis du monde contemporain.

Quels impacts les IA peuvent-elles avoir sur les urbanistes et les aménageurs auxquels on demande d’intégrer une multitude de sujets dans leurs projets -écologie, biodiversité, enjeux sociaux, et bien sûr nous l’espérons, les questions de genre. Ce sont des données complexes à croiser. Peut-être que les IA, si on sait les programmer et les manier correctement, pourraient aider à articuler ces différents sujets. Ce serait un soutien précieux, mais c’est aussi un danger potentiel…
Quels effets cela produit-il sur les métiers de la ville ? Comment cela transforme notre manière de représenter et de penser la ville ? Au-delà des seules dimensions professionnelles, quel impact ces technologies peuvent avoir sur les espaces urbains et l’aménagement des territoires- notamment à travers les transformations induites par une désintermédiation progressive de l’expertise ?
Si les IA facilitent le calcul et la génération d’éléments complexes, elles impliquent des besoins massifs pour exister, se structurer et fonctionner, au risque de déstabiliser les rapports sociaux et territoriaux. Quelles stratégies adopter concernant la localisation des data centers et leur consommation énergétique comme leurs émissions de gaz à effet de serre ?
Rêves, illusions et potentiels des intelligences artificielles
Ce qui change

Ce qui a changé selon Antoine Picon, chercheur et enseignant à Harvard University, familier du sujet et auteur de nombreux ouvrages sur la question, c’est que la smart city, ancêtre de l’IA, « nous a promis une fluidification des rapports entre les acteurs, et que la question environnementale était censée être résolue par le numérique. » Par ailleurs l’IA a un côté prédictif et voit se multiplier des objets autonomes, tout en étant une aide au projet et à la décision, à un coût financier et environnemental saisissant. Puis il alerte sur le risque de faire de la politique avec des gens augmentés par l’IA.
Pour Étienne Riot (Rock), chercheur et praticien, le changement s’opère surtout en 2017, avec une transformation dans l’ingénierie des algorithmes d’intelligence artificielle capables de calculer des milliards de données avec des milliards de paramètres. Il y a donc changement de donne matérielle, infrastructurelle, changement d’échelle, besoins en eau et électricité exponentiels. « Il faudrait rajouter une Grande-Bretagne hydrique et un Japon électrique à la planète Terre, sans compter les capitaux. » Il y a surtout un changement de donne immatérielle, tel l’usage des données. Les humains ont tendance à anticiper le moment où les IA pourraient dépasser la capacité à agencer les connaissances et les modèles logiques ont tendance à voir plus loin, sans prendre en compte des éléments de perturbation qui pourraient transformer la donne.
Les dangers pour l’urbain

Antoine Picon insiste sur l’immense impact environnemental. Il alerte sur la manière de continuer à former des humains avec des capacités d’évaluation de la réalité, des capacités de raisonnement. Ce qui, en aménagement, va être un vrai problème. « On peut faire tourner tous les algorithmes de la terre, mais il faut être capable d’estimer le degré de réalisme d’une solution, et cela demande de l’expérience au sens classique. Donc ce sera un enjeu. La vraie question n’est pas de savoir ce que l’IA va faire mais ce que nous souhaitons continuer à faire par nous-mêmes. » pour conclure « Le plus dangereux dans l’IA, ça reste les humains ! »
Étienne Riot cite L’IA tue, pétition qui circule chez des enseignants-chercheurs qui refusent de l’utiliser. Il observe « un mouvement de technophobie concernant l’IA, qui confronte l’idée de la pureté à celle de la catastrophe ». « L’IA viendrait souiller l’intelligence humaine, de même manière que l’IA pourrait conduire à l’apocalypse. Ces questions se posent, et ce mouvement technophobe est le pendant d’une rupture technologique en cours. » Outre les peurs, l’IA provoque une désintermédiation de l’expertise qui s’observe dans les mouvements d’opposition civique aux projets d’aménagement mais on peut le voir demain sur plein d’autres choses, avec la capacité à se saisir des algorithmes, des données, et de sophistiquer les débats et les stratégies d’acteurs.
Les deux alertent sur le fait que l’IA est genrée en défaveur des femmes et participent à leur invisibilisation ; ce qui est aussi le cas des personnes racisées et modestes.
Comment utiliser l’IA à bon escient ?
Étienne Riot fait trois propositions :
- ne pas retomber dans le même panneau d’une vision systémique holistique : « l’IA comme un outil pour que je puisse tout piloter ».
- articuler un ensemble de procédures qui peuvent s’intensifier chacune, être plus précises puis offrir une analyse systémique dont on ne disposait pas ou peu auparavant. Les IA peuvent permettre de réfléchir différemment ou considérer une situation sous un autre angle.
- À l’échelle de l’UE et de la France, se doter d’une politique publique forte, pouvoir dégager les investissements nécessaires pour répondre à ces dimensions contemporaines particulièrement sensibles.
« L’IA, comme avant le numérique, mais encore plus, nous oblige à nous poser la question de ce que l’on cherche » affirme Antoine Picon qui poursuit « Être stratégique s’impose et privilégier le pourquoi sur le comment. Le comment, la machine le gère très bien, mais le pourquoi, c’est quelque chose sur lequel il faut avoir une position d’emblée, sinon on peut se noyer dans chaque GPT, chaque générateur. » Il insiste sur la nécessité de former les IA, qui ne sont, en elles-mêmes, ni racistes, ni masculinistes. « C’est l’apprentissage qu’on lui donne qui crée ces déviations. Il est urgent à l’inverse de se servir de l’IA pour promouvoir plus d’inclusivité, donner une voix aux gens qui n’en ont pas ». Il faut aussi « donner une voix au non-humains, faire parler rivières, forêts, espèces animales en danger pour leur offrir une visibilité, une parole dans les circuits traditionnels de l’aménagement. » « Il faut savoir peut-être se servir de la machine pour devenir encore plus humain que l’on était. » Ce qui appelle l’urgence d’habiter ces questions d’un point de vue politique et éthique. « Quelle ville, quelle communauté voulons-nous pour demain. Ça me semble des questions dont il faut partir en ne s’imaginant pas que l’IA va les traiter à notre place. » Alain Garès, ancien directeur général d’Europolia, affirme aussi qu’à ce jour, l’IA ne peut aider à concevoir des projets urbains. Elle peut aider les urbanistes à faire la ville, mais ne sait pas faire la ville !
Sur les data centers
Cécile Diguet, urbaniste (studio Degel) explicite la nouvelle donne en la matière, l’accélération des projets, leur taille gigantesque (1gigaW !) et leur géographie qui quitte les grandes métropoles. L’impact : la concentration des data centers de colocation qui provoque des effets particuliers comme la congestion du réseau électrique ou des effets d’îlot de chaleur urbain, dilué, croissant lors de canicules, puisqu’il faut refroidir des data centers qui émettent de la chaleur à l’extérieur, notamment quand il fait encore plus chaud. La concentration amène aussi des consommations électriques à refroidir avec les problèmes d’eau, la consommation du foncier rural, avec des difficultés à récupérer la chaleur fatale hors zone dense. Mais elle propose des pistes de travail : travailler sur les données sur les consommations électriques, les consommations en eau et surtout les projets, pour aider à la prise de décision. Puis, il faut pouvoir acculturer davantage les élus, les techniciens, les aménageurs, les architectes, les urbanistes. Ensuite, exiger davantage des opérateurs des data centers de monter en qualité architecturale, d’améliorer l’insertion urbaine et paysagère, exiger plus de qualité pour avoir une infrastructure numérique à la hauteur pour les territoires et les habitants, mais aussi produire des data centers de moindre envergure intégrés dans des zones plus denses et des projets urbains. Et, pour finir, planifier à différentes échelles, départementales, régionales, nationales et même européennes, pour orienter leurs implantations dans les territoires les plus adaptés.
En réaction, Alexandre Maikovsky, directeur général adjoint de l’EPA Sénart, révèle que la France fait désormais partie des pays les plus convoités pour l’implantation de data centers et de campus d’intelligence artificielle. Cela s’explique notamment par le fait de se trouver à un carrefour international des autoroutes de la fibre optique et que l’électricité y est décarbonée. L’enjeu de souveraineté nationale fait désormais consensus en la matière et ces projets peuvent bénéficier de procédures accélérées et simplifiées. Face à cela, les élus ont du mal à prendre position quant aux implications en termes de consommation énergétique, d’eau, etc. On note aussi l’absence de planification de ces objets gigantesques, la faible exigence architecturale et urbaine, l’illusion vaine de création d’emplois, mais peut-être aussi vaine est l’hypothèse de rendre attractif le territoire pour des activités que cela attirerait.
En conclusion

Ce sujet exploratoire est à saisir par les aménageurs affirme Florent de Sainte Fare Garnot, directeur général de Lyon Part-Dieu, président du club ville aménagement, d’autant que « l’IA c’est un objet physique avant d’être de l’intelligence et des signes et tous les objets physiques se territorialisent. C’est donc d’abord un objet à intégrer dans le territoire et la ville. » Il ouvre une piste : « les IA pourraient nous servir à mener un travail morphologique sur des pans de ville que nous avons à construire, croisé avec la question du bilan économique selon des hypothèses programmatiques et morphologiques à faire varier, le tout croisé avec des enjeux d’empreinte de carbone et matière, peut-être même avec des enjeux de pollution et biodiversité. »
À suivre..
