BONUS : La vie extraordinaire de Louis Harel de la Noë

  • avril 2016
  • Par Luc Fournier , chargé de mission pour le patrimoine technique, ministère de la Culture et de la Communication
Harel de La Noë portant l'uniforme de son École polytechnique en 1870-1872.
Harel de La Noë portant l’uniforme de son École polytechnique en 1870-1872.

Louis-Auguste-Marie Harel de la Noë naît le 29 janvier 1852 à Saint- Brieuc au 13, rue des Promenades, maison où son père exerce sa charge de notaire. La famille Harel-Delanoë (dont le nom s’orthographiera par la suite Harel de la Noë) est originaire de Normandie, plus précisément du hameau de la Noë sur le territoire de la commune du Noyer-sur-Ouche dans l’Eure.

Sa naissance dans un milieu aisé et ses remarquables capacités intellectuelles vont lui permettre d’accomplir de brillantes études au lycée impérial de sa ville natale (devenu aujourd’hui lycée Anatole Le Braz) où il est lauréat en 1868 du prix « Le Grand », fondé par M. Le Grand, ancien recteur de l’académie de Rennes et destiné à récompenser les élèves qui ont fait preuve d’excellence dans plusieurs disciplines. Cette année 1868 marque aussi un tournant dans l’existence du jeune Briochin puisque, après les lauriers glanés à Saint- Brieuc, il « monte » à Paris, au lycée Saint- Louis pour préparer le concours d’entrée à l’École polytechnique.
Deux ans plus tard, à l’âge de 18 ans, Louis Harel de la Noë fait son entrée à l’École polytechnique, où figurent parmi ses condisciples Fulgence Bienvenüe, le futur ingénieur en chef du métro de Paris et Ferdinand Foch, futur maréchal de France. Mais sa scolarité est aussitôt interrompue par la guerre de 1870. Le jeune élève fait acte d’engagement volontaire dans une compagnie de francs-tireurs, puis, rejoignant sa Bretagne natale, devient secrétaire du commandant de la place forte de Saint- Brieuc. Il est ensuite nommé, sur sa demande, sous-lieutenant dans un régiment d’artillerie à Bordeaux où il reste jusqu’à l’armistice. Harel cherche ensuite à rejoindre Paris, en compagnie de Fulgence Bienvenüe, pour rallier l’École polytechnique. Mais, en raison des séquelles de la guerre et de l’état d’insurrection de la capitale, les deux étudiants trouvent leur école fermée. Bienvenüe n’insiste pas et prend le premier train pour la Bretagne à la gare Montparnasse. Harel de la Noë laisse passer une journée avant de prendre le même chemin mais il est dénoncé par des voyageurs en raison de son uniforme et arrêté dans son compartiment par les Fédérés.

Pour se tirer de ce mauvais pas, il explique au capitaine fédéré chargé de l’interroger que l’uniforme de l’École polytechnique n’est pas plus un uniforme militaire que celui des lycéens ou des employés des pompes funèbres.

Les Fédérés le laissent repartir sous le serment qu’il retournera bien à Saint- Brieuc et n’ira pas rejoindre les Versaillais. La parenthèse tragique de la Commune refermée, Louis Harel de la Noë revient à Paris pour achever sa scolarité à Polytechnique dont il sort 15e de sa promotion, ce qui lui permet d’intégrer, en 1872 , la prestigieuse École nationale des Ponts-et-Chaussés. Son entrée à l’ENPC nous donne l’occasion d’un portrait de l’étudiant Louis Harel de la Noë : « cheveux châtain clair, front haut, nez gros, yeux bleus, bouche moyenne, menton rond, 1 m 70 de taille ».
À l’ENPC, Louis Harel de la Noë se laisse aller. La raison provient sans doute de la rupture entre le régime d’internat militaire de l’École polytechnique et la discipline beaucoup plus libérale de l’ENPC. Il n’en demeure pas moins qu’Harel devient un « cancre parfait », peu assidu au cours et aux exercices. Dans ces conditions, il met trois années à valider son concours et sort avant-dernier de sa promotion à l’ENPC. Après son stage qu’il accomplit en Seine-et-Oise puis en Loire- Atlantique, Harel de la Noë est nommé ingénieur ordinaire des Ponts et Chaussées à Espalion dans l’Aveyron.
Dans ce premier poste, il se fait remarquer de ses supérieurs par son sérieux et sa compétence. À ces qualités, il faut ajouter le courage car, lors d’une crue du Lot, il va sauver plusieurs personnes menacées de noyade. Cela lui vaut la médaille d’or des sauveteurs mais sa santé en sera affectée : il conservera toute sa vie une faiblesse de la sphère ORL.

À cinquante ans, Louis Harel de la Noë est quasiment sourd et doit se faire accompagner sur les chantiers par un assistant dont il arrive à lire sur les lèvres. Au terme de son existence, il ne pourra plus communiquer avec ses semblables que par le biais d’ardoises et de carnets de conversation.

En 1877, Harel de la Noë est nommé à Rodez, cité qu’il quitte un an plus tard pour devenir ingénieur des arrondissements de Quimper et de Quimperlé. Ses premiers travaux d’ingénieur sur sa terre natale sont consacrés à l’établissement des nouvelles lignes de chemin de fer ainsi qu’à des aménagements portuaires et la construction d’un phare dans l’île aux Moutons.
Après une brève affectation dans le département de la Nièvre où il travaille à l’amélioration du tirant d’eau sur le canal latéral à la Loire, Louis Harel de la Noë arrive, le 1er mai 1884, dans le département de la Sarthe afin de terminer les travaux de la ligne de chemin de fer d’intérêt local du Mans à la Chartre-sur-le-Loir, commencés en 1881. Très rapidement, ses compétences vont s’imposer dans la construction des lignes du réseau des tramways de la Sarthe qu’il va marquer de son empreinte par la construction de plusieurs ouvrages d’art. Cette époque est aussi, sur le plan privé, celle de son mariage puisqu’il épouse, le 15 septembre 1885, Louise Riou de Kerprigent (1864- 1940) dont il aura deux enfants : Georges (1879-1915) et Marguerite (1886- 1938).
Le 1er février 1891, Harel de la Noë est nommé ingénieur du service des ponts et chaussées de Brest où il partage ses activités entre le secteur maritime et le secteur ferroviaire, le département du Finistère se dotant, à l’exemple de ses voisins, d’un réseau départemental. Tirant profit de son expérience, il y laissera plusieurs ouvrages d’art métalliques remarquables avant de revenir en Sarthe deux ans plus tard, en 1893, pour y améliorer la navigabilité de la Sarthe et du Loir, mais aussi pour superviser la construction de la ligne du Mans à Orléans, pour le compte des chemins de fer de l’Etat et compléter le réseau départemental de 127 kilomètres de nouvelles lignes qui viennent d’être déclarées d’utilité publique, tâches qui l’occupent jusqu’au tournant du nouveau siècle et dont le couronnement est la construction de la gare centrale du Mans et du pont en « X » en 1898.
La notation de l’ingénieur Harel de la Noë par ses chefs nous éclaire sur sa personnalité : il est jugé intelligent, consciencieux et possédant des connaissances très étendues en particulier dans le domaine de la construction métallique. Mais, corrélativement, on lui reproche son caractère entier, « soupe au lait », aussi prompt à s’emporter qu’à rire ainsi que sa totale indifférence à l’égard de l’organisation administrative du service.
L’année 1900, aux résonances si symboliques, voit le retour de Louis Harel de la Noë dans son département natal des Côtes-du-Nord. Ce retour ne doit rien au hasard : les autorités départementales veulent se doter d’un réseau de chemin de fer départemental. Les Côtes-du-Nord sont, à l’époque, un département dont l’économie est tournée vers l’agriculture et la pêche, mais aussi vers le tourisme avec l’essor des bains de mer, d’où la nécessité d’apporter une desserte ferroviaire au littoral entre Saint- Brieuc et Plestin-les-Grèves, la grande ligne Paris-Brest passant à l’intérieur des terres. La topographie tourmentée de la contrée constitue un véritable défi que l’ingénieur va relever avec maestria, à tel point que, pour le grand public, la renommée d’Harel de la Noë va se confondre avec le réseau départemental des Côtes-du-Nord.

Entre 1900 et 1927, ce ne sont pas moins de 452 kilomètres de voie métrique comportant 68 viaducs, ponts et passerelles qui vont être établis et édifiés.

Le travail remarquable accompli tant dans la Sarthe que dans les Côtes-du-Nord vaudra à leur auteur la distinction d’officier de la Légion d’Honneur en 1898 ainsi que la médaille d’or de l’Exposition universelle de 1900. Dix ans plus tard, il reçoit le prix Caméré décerné par l’Académie des Sciences « pour les procédés nouveaux qu’il a introduit dans la construction ainsi que pour ses recherches d’ordre scientifique qui ont donné lieu à de très nombreuses applications et dans lesquelles l’expérience a toujours contrôlé et confirmé la théorie ».
La première guerre mondiale met un brusque coup d’arrêt à cette fièvre de construction de voies de communication et d’ouvrages d’art. Comme beaucoup de Français, Louis Harel de la Noë, optimiste dans l’âme, estime que le conflit ne durera pas plus de six mois. Mais, dès 1915, il a l’immense chagrin de voir tomber au front son fils unique Georges, brillant scientifique que tout semblait promettre à un bel avenir. La fin de la guerre le trouve à Paris où il manque de peu être tué, en mars 1918, par un obus de la grosse Bertha qui tombe sur une maison voisine. Il prend sa retraite sitôt après l’Armistice, partageant son temps, muré dans sa surdité, entre Landerneau et Paris où il possède un appartement 61, rue Claude- Bernard. Il aime à visiter le jardin des Plantes « pour se consoler », dira-il à son petit-neveu, « de la vue des hommes ».
Louis Harel de la Noë s’est éteint à Landerneau le 28 octobre 1931. Il repose dans le cimetière de cette ville, aux côtés de son épouse et de sa fille.

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