Saint-Ouen : Révéler la richesse d’un patrimoine dans un territoire en mutation

géoportail, cartes de Saint-Ouen en 1900, 1950 et 2013
géoportail, cartes de Saint-Ouen en 1900, 1950 et 2013

La ville de Saint-Ouen, située aux portes de Paris, dans le département de la Seine-Saint-Denis, est le théâtre d’une transformation urbaine majeure depuis plusieurs années. Cette évolution, qui n’est pas uniquement architecturale mais également sociologique et démographique, pose la question de la préservation et de la valorisation du riche patrimoine de la ville, témoin de son passé industriel et ouvrier.

Aujourd’hui, quelle est la place de ce patrimoine ? Et quelles sont les actions qui pourraient être mises en place pour le protéger et le mettre en valeur, tout en permettant à la ville de continuer sa mutation et de s’adapter aux défis de demain, notamment ceux liés à la transition écologique ?

Un territoire en perpétuelle mutation

Saint-Ouen a connu au fil des siècles plusieurs mutations successives qui ont façonné son paysage urbain et son identité.

Au XIXe siècle, la révolution industrielle transforme profondément la ville et l’engage dans une première mutation. De nombreuses usines s’implantent, notamment dans le quartier des Docks. La population ouvrière afflue, faisant passer le nombre d’habitants de moins de mille en 1836 à plus de trente mille en 1896. Un tissu urbain mixte se développe, mêlant habitat ouvrier et immeubles de rapport.

Après la Seconde Guerre mondiale, une phase de reconstruction et de développement du logement social transforme à nouveau le paysage urbain, avec la construction de grands ensembles. La deuxième mutation prend forme.

À partir des années 1970-1980, la désindustrialisation progressive laisse de nombreuses friches, ouvrant la voie à une nouvelle mutation urbaine qui s’accélère depuis les années 2000 avec la reconversion de ses friches industrielles et le renouvellement de son parc social. De grands projets urbains comme la ZAC des Docks ou le Village des Athlètes pour les JO 2024 redessinent le visage de la ville. Cette mutation s’accompagne d’une évolution sociologique, avec l’arrivée de nouvelles populations et une certaine gentrification.

Un patrimoine riche mais fragilisé

Cette histoire a laissé à Saint-Ouen un patrimoine architectural et urbain d’une grande richesse avec un patrimoine industriel important, un habitat ouvrier diversifié, des équipements publics remarquables, un tissu urbain ancien préservé dans certains quartiers comme le Vieux Saint-Ouen et enfin le patrimoine unique des Puces, mêlant bâti ancien et ambiances urbaines particulières.

Cependant, ce patrimoine est menacé par la pression foncière et immobilière, qui pousse à la démolition de bâtiments anciens au profit de constructions neuves, par le manque de reconnaissance et de protection réglementaire d’une grande partie de ce patrimoine, par la dégradation de certains bâtiments faute d’entretien et enfin par les opérations de rénovation urbaine qui transforment en profondeur certains quartiers.

Livraisons des projets sur la ville de Saint-Ouen entre 2012 et au-delà de 2030, Charte de renouvellement urbain soutenable des NPNRU de l’Île-Saint-Denis et Saint-Ouen-sur-Seine, une fabrique de la ville.

Face à ces menaces, il apparaît nécessaire de mettre en place des outils pour mieux identifier, protéger et valoriser ce patrimoine, tout en l’inscrivant dans la dynamique de transformation de la ville et tout en lui permettant de faire face aux défis de la transition écologique.

Les protections et outils existants

Saint-Ouen bénéficie déjà de plusieurs dispositifs de protection et de valorisation de son patrimoine avec trois monuments historiques : le château de Saint-Ouen, l’église Saint-Ouen-le-Vieux et le centre sportif de l’Île des Vannes (Grande nef et bâtiment administratif), un Site patrimonial remarquable (SPR) couvrant le quartier des Puces, le volet patrimonial du Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi) de Plaine Commune, qui identifie certains bâtiments à protéger au titre de l’article L.151-19 du code de l’urbanisme et le label Ville et Pays d’art et d’histoire (VPAH) obtenu par Plaine Commune en 2014, qui permet de mener des actions de sensibilisation et de médiation autour du patrimoine.

Ces outils, bien qu’utiles, ne permettent pas une protection et une valorisation suffisantes du patrimoine audonien dans toute sa diversité.

Vers une meilleure reconnaissance et une meilleure valorisation du patrimoine

La mise en place de plusieurs actions permettra de renforcer les dispositifs existants et d’en développer de nouveaux. Les services de l’Etat, et notamment la DRAC Île-de-France avec l’UDAP, la CRMH et le SRA, pourront soutenir la collectivité dans ces démarches.

  • Réaliser un inventaire général du patrimoine

La réalisation d’un inventaire exhaustif du patrimoine de la ville apparaît comme un préalable indispensable. Cet inventaire permettra d’identifier précisément les éléments à protéger et valoriser, et servira de base pour définir des politiques de protection adaptées.

  • Renforcer le volet patrimonial du PLUi

Le Plan Local d’Urbanisme intercommunal de Plaine Commune, actuellement en cours de révision, offre une opportunité pour renforcer la prise en compte du patrimoine. Plusieurs pistes sont à envisager comme l’intégration des diagnostics patrimoniaux existants, notamment celui réalisé pour le projet d’AVAP abandonné en 2014, le repérage plus précis des zones patrimoniales avec un indice spécifique, le renforcement des fiches patrimoniales en les rendant plus prescriptives et la création des Orientations d’aménagement et de programmation (OAP).

  • Renforcer le label Ville et Pays d’art et d’histoire

Le renouvellement de la convention VPAH en 2024 est l’occasion de renforcer ce dispositif, notamment en créant enfin le Centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine (CIAP) prévu dans la convention initiale.

  • Envisager à long terme une extension du Site patrimonial remarquable

Le SPR pourrait être étendu à d’autres secteurs de la ville. Cette extension pourrait être envisagée à plus long terme pour protéger notamment le patrimoine industriel. Cette option nécessitera cependant un travail préalable de sensibilisation et d’adhésion des élus et de la population.

  • Lancer une démarche inspirée des IBA allemandes1

Enfin, une démarche plus expérimentale inspirée des “Internationale Bauausstellung” (IBA) allemandes pourra être envisagée pour lancer une démarche globale et innovante de projet urbain autour du patrimoine. Cette approche permettrait de fédérer les acteurs du territoire autour d’un projet ambitieux de transformation urbaine valorisant ce patrimoine industriel de la petite couronne parisienne.

Conclusion

Le patrimoine de Saint-Ouen pourra donc être envisagé non pas comme une contrainte mais comme une ressource pour construire un projet de territoire durable et résilient. Cette approche pourrait inspirer d’autres villes de banlieue confrontées à des enjeux similaires de mutation urbaine et de préservation de leur héritage industriel et ouvrier.

Le succès d’une telle démarche pourrait faire de Saint-Ouen un exemple innovant de conciliation entre valorisation patrimoniale, renouvellement urbain et transition écologique.

  1. Exposition internationale d’architecture (IBA, ou Internationale Bauausstellung) : outil allemand permettant d’exposer, sur une longue durée et en plein air, des concepts innovants en matière d’architecture ou de génie urbain. Source: Wikipédia. ↩
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