Édito

  • juin 2016
  • Par Philippe Cieren , Rédacteur en chef
Permanence : la ceinture des HBM de Paris comme nouvelle enceinte et les percées de gares comme nouvelles portes de ville. Dessin : Katya Samardzic AUE
Permanence : la ceinture des HBM de Paris comme nouvelle enceinte et les percées de gares comme nouvelles portes de ville. Dessin : Katya Samardzic AUE

Les enclaves… Résorption ou création d’enclaves, mécanique perpétuelle de fabrication de la ville.

Quelle que soit l’échelle de territoire à laquelle on se place, quelle que soit l’époque que l’on observe, la problématique de l’enclave est présente et constitue l’un des moteurs essentiels de la mécanique urbaine. Elle apparaît dès la première enceinte qui enclave un territoire afin de le protéger de ses ennemis et d’une nature hostile. Très rapidement, diverses institutions aux fonctionnements spécifiques (couvents, hôpitaux, casernes…) se sont installées dans ces villes sous la forme d’enclaves internes. À partir de là, qu’il se soit agi d’en constituer de nouvelles ou d’en démanteler d’autres, devenues inutiles ou dont l’espace était convoité, le principe de l’addition ou de la soustraction d’enclaves, sorte de processus élémentaire, est devenu un moteur perpétuel de l’évolution des villes. Des enclaves ont été également installées en dehors des limites des villes pour les isoler. Que ce soit les institutions religieuses d’autrefois ou les grands ensembles de logements plus récents, le mécanisme est le même quand il s’agit ensuite de les raccorder au tissu environnant.
Créer une enclave ou supprimer un isolat qui s’est préalablement constitué impose de traiter la limite, qu’il s’agisse d’interrompre ou de reconstituer une continuité entre deux espaces qui étaient ou qui deviennent différents. Par la suite, rétablir ou établir une continuité implique de créer des espaces de raccordements ou de transition ou encore, de recomposer le territoire nouvellement intégré. Les accidents et les ruptures visuelles que cela provoque dans des tracés que l’on aurait voulu réguliers donnent beaucoup de richesses et de vigueur aux paysages urbains. Ils laissent beaucoup de traces visibles, notamment en plan, qui permettent de comprendre l’évolution des villes à partir d’un plan. Dans certains cas, ces enceintes intérieures ou périphériques sont intangibles et n’ont jamais été modifiées…
On peut facilement répertorier des mécanismes de base récurrents qui coexistent et se composent parfois entre eux et les répartir en deux familles : d’une part, le report des enceintes urbaines défensives ou leur démantèlement et d’autre part, la création d’une enclave dans la ville ou sa dissolution. Si la première famille est un mécanisme qui a perduré de façon significative jusqu’au milieu du XIXe siècle, la seconde est toujours vigoureuse à l’heure où la tendance est de reconstruire la ville sur elle-même. Il est intéressant d’observer comment ces situations d’enclavement-désenclavement posent, selon les cas, des problèmes variés dont certains sont paradoxaux.
Cependant, les situations contemporaines de désenclavement, qui sont bien évidemment maintenant les plus fréquentes, posent de nouveau problèmes, notamment quand ces projets doivent croiser des problématiques de préservation d’espaces patrimoniaux, de réglementations inadaptées et d’équilibres financiers.

Exemples d’enceintes urbaines

Le plan de Paris donne un merveilleux exemple de succession d’enceintes concentriques qui furent reconstruites à partir du noyau primitif, à chaque fois qu’il fallait agrandir la ville. Les faubourgs ont, de cette façon, été progressivement annexés et de nouvelles banlieues furent créées. La démolition de la dernière enceinte de la série, celle de Thiers devenue inutile, a permis d’installer la triple ceinture des boulevards des Maréchaux, des HBM et du boulevard périphérique. Mais la disparition de l’enceinte n’a pas dissous la limite qui, sorte de mur invisible, s’avère en fait infranchissable à l’heure de la constitution de la métropole.
À l’inverse, l’enceinte de Neuf-Brisach, conçue par Vauban, qui n’a jamais été démantelée et correspond à la limite communale, a fait de cette cité une ville finie, sans agrandissement possible au-delà de l’enceinte. Ce n’est pas un cas unique. Cet enfermement n’est pas sans poser de problème d’équilibre avec les communes voisines.
D’une façon plus générale, les enceintes historiques ont été massivement démantelées à partir du milieu du XIXe siècle et les villes qui les ont conservées en totalité ou partiellement les considèrent aujourd’hui comme un atout qu’elles valorisent et intègrent dans les projets urbains.

Exemples d’enclaves intérieures

La majorité des villes française s’est principalement développée dans ses enceintes en absorbant progressivement et principalement les propriétés religieuses qui disposaient d’espace libres. Ce phénomène est bien lisible à Cahors qui est enfermé dans un méandre du Lot. De part et d’autre d’un axe central, on observe la ville ancienne à l’Est et à l’Ouest la ville moderne qui a absorbé les fondations religieuses et leurs jardins.
Cependant, les dernières décennies ont fait apparaître des sujets un peu différents mais très récurrents avec l’absorption dans les centres urbains de grands établissements tels que des hôpitaux, des casernes, des entrepôts ou des usines qui sont devenus des friches à reconvertir, abandonnées pour des raisons économiques ou d’obsolescence fonctionnelle. Ces structures ayant des fonctionnements et des morphologies tout à fait spécifiques, leur « raccordement » à la ville est complexe. Nantes, avec son île, ou la caserne de Bonne à Grenoble, présentent de bons exemples de ce type.
Mais, ce qui différencie ces opérations, par rapport à ce qui a été réalisé les siècles passés, c’est la prise en compte de la valeur patrimoniale et des problématiques écologiques comme composantes fondamentales des projets. Les articles du dossier de ce numéro 68 de Pierre d’Angle explorent quelques unes de ces configurations contemporaines et, au travers de cette promenade, montrent que ces projets s’avèrent extrêmement complexes et riches quand il s’agit de croiser valeurs patrimoniales, qualité urbaine et architecturale, règlements et normes, usages et équilibres financiers.

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Légende photo couverture dossier “Enclaves urbaines” : Branche prototype de l’Arbre aux Hérons, l’une des merveilleuses Machines de l’Île de Nantes… symbole de la réhabilitation des anciens chantiers navals Dubigeon, situés sur la rive sud de la Loire et dont le succès populaire est indéniable. … En arrière plan, le centre ville désormais tout proche. © Nautilus/Jean-Dominique Billaud

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